Microbiote et équilibre mental

Partager - Facebook Lien

 L’influence du microbiote sur le cerveau

Je vous propose aujourd’hui d’explorer les liens très intimes entre nos intestins et notre cerveau, qui communiquent de manière bidirectionnelle, l’un agissant sur l’autre et inversement. De nombreuses recherches pointent de plus en plus la responsabilité d’un microbiote intestinal déséquilibré dans diverses pathologies systémiques et plus récemment les troubles mentaux, tels que la dépression. Et si tout partait du ventre ? Vous allez voir dans cet article à quel point un esprit sain dans un corps sain passe par un microbiote sain, pour reprendre l’expression du Dr Philippe David. 

Celui qui n’a pas le ventre en ordre pense de travers, Lao-Tseu

Une angoisse, un stress intense, et c’est la douleur au ventre, la crampe intestinale, les ballonnements, la diarrhée ou au contraire la constipation… Souffrance mentale et souffrance physique semblent intimement liées, surgissant de manière quasi-simultanée. D’une manière générale, santé mentale et santé psychique entretiennent un lien vital où l’une agit sur l’autre. Que ce soit la première sur la seconde ou inversement, leur influence est réciproque, c’est prouvé scientifiquement et c’est aussi du vécu qui accompagne tant notre quotidien que cela est rentré dans le langage courant. Ne tentons-nous pas de rassurer une personne qui s’inquiète en lui disant : ne te fais pas de bile ?

Notre système digestif est souvent le premier à souffrir d’un stress trop important ou mal géré : c’est le signal d’alarme auquel il est essentiel d’être attentif pour éviter que le mal ne s’installe et… provoque des dégâts au cerveau. En clair, nos milliards de bactéries intestinales sont en train de nous parler d’un dysfonctionnement qui peut affecter notre cerveau, avec lequel elles sont en communication permanente via les voies sanguine, nerveuse (en particulier le nerf vague dont vous connaissez aujourd’hui l’importance, endocrinienne et immunitaire. Par ces différents biais, elles influent sur le bien-être mental et cérébral. Des déséquilibres du microbiote intestinal sont impliqués dans l’autisme, la maladie de Parkinson, les troubles de l’humeur, l’anxiété et la dépression, que nous allons aborder en détail ici. C’est  la tête qui prend, mais tout part du ventre. De là à imaginer soigner la tête en visant le ventre, il n’y a qu’un pas que nous allons franchir ensemble à la découverte des rouages de notre belle mécanique qui a pour plus grand ennemi le stress chronique, qui nous enflamme littéralement, et des moyens dont nous disposons pour remettre notre ventre en ordre afin de ne plus penser de travers, pour reprendre les pensées de Lao-Tseu.

Ce stress qui nous ronge

Le mode de vie occidental apporte son lot de stress quotidien. Un stress tant mental - course constante contre le temps et à la performance, contexte sanitaire actuel anxiogène et sans perspective - que physique : environnemental (polluants divers, perturbateurs endocriniens1, métaux lourds2) et alimentaire. Nous mangeons très mal, trop gras, trop sucré, trop de gluten et autres produits laitiers bovins. Une alimentation qui n’a plus rien à voir avec celle de nos ancêtres du paléolithique dont nous avons conservé pourtant nombre de gènes, j’en ai maintes fois parlé avec vous. Tout ceci sur fond de sédentarité. Ce cocktail détonant s’exprime par l’explosion des maladies chroniques (maladies cardiovasculaires, diabète, cancer…) et des troubles mentaux : schizophrénie et troubles bipolaires, autisme, troubles de l’humeur, addictions, troubles du comportement alimentaire, anxiété et dépression, qui sont autant de symptômes que l’on peut retrouver dans les maladies chroniques suscitées. Dans chacune de ces maladies physiques en effet, on retrouve un pendant mental. Par exemple : les personnes atteintes de schizophrénie et de troubles bipolaires ont deux à trois fois plus de risque de mourir d’une maladie cardiovasculaire que le reste de la population, ou encore : 17 à 27% de personnes ayant des maladies cardiaques souffrent de dépression, 35 à 70% si elles sont hospitalisées. Enfin, 25% des sujets migraineux présentent un épisode dépressif majeur au cours de leur vie, et 5 à 13% des personnes atteintes un cancer soufrent de dépression. 

Microbiote et dépression

Tristesse pathologique quasi-permanente et intense, perte de l’élan vital, sentiment que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue, sentiment d’angoisse quasi-permanent, ralentissement psychomoteur, fatigue, perte d’appétit, troubles de l’attention, de la concentration et de la mémoire… La tête pense de travers, le ventre de la dépression est-il en désordre ?

La dépression touche plus de 264 millions de personnes dans le monde, 25% de la population européenne et plus d’un tiers des Français, une situation qui s’est trouvée aggravée avec la crise sanitaire : confinement, déconfinement, semi-confinement, privation des contacts…

Première cause d’incapacité dans le monde, la dépression touche tous les âges de la vie et peut conduire, dans 15 à 20% des cas, au suicide. En chiffres, chaque année près de 800 000 personnes se suicident. Un grand nombre de personnes atteintes de dépression souffrent également d’anxiété, de troubles du sommeil et de l’appétit, et peuvent éprouver un sentiment de culpabilité et de dévalorisation, avoir du mal à se concentrer, voire présenter des symptômes inexpliqués3. La dépression est souvent associée à d’autres troubles psychiatriques comme les troubles anxieux ou les troubles addictifs, ainsi qu’à des maladies psychiques4.

On assiste aujourd’hui à une explosion de cas de dépression et cette flambée s’accompagne d’un nombre toujours plus important de prescriptions qui ne résolvent en rien le problème, bien au contraire… En effet, ces substances - antidépresseurs et autres psychotropes - ne s’attaquent qu’aux symptômes et non aux causes d’une part, et d’autre part, elles ne font qu’aggraver et dégrader d’autant plus ce qui est à l’origine du problème pour nombre de personnes déprimées et de sa résolution : le microbiote intestinal. Notre meilleur allié pour une bonne santé physique, cérébrale, mentale et psychique, si toutefois on le nourrit bien, comme vous le savez.

Les données scientifiques sont toujours plus nombreuses montrant l’implication des déséquilibres du microbiote dans plusieurs maladies systémiques, et plus récemment dans certains troubles mentaux, dont la dépression. L’exploration du lien entre microbiote et dépression fait aujourd’hui partie des axes de recherche scientifique explorant les mécanismes de la maladie pour tenter de comprendre, d’une manière générale, pourquoi certaines personnes sont plus vulnérables que d’autres à la dépression et dégager des pistes thérapeutiques. Les données précliniques actuelles suggèrent qu’une dysbiose intestinale pourrait favoriser la survenue de troubles anxieux ou dépressifs. Ce qui tend à confirmer, là encore, que tout part du ventre…

L’exploration du lien entre microbiote et dépression a permis de dégager une hypothèse qui se tient : la dépression n’est pas une maladie uniquement liée au système nerveux central (SNC). Les voies de communication entre le microbiote intestinal et le SNC impliquent le système nerveux autonome (SNA), les systèmes entérique, neuroendocrinien et immunitaire. Le SNA, et ses branches orthosympathique et parasympathique, relie le cerveau au tube digestif. Il est, selon le Dr Philippe David, le lieu de communication entre le corps et l’esprit. Le système nerveux entérique (SNE) est une partie du SNA qui contrôle le système digestif, aussi bien pour l’activité motrice (péristaltisme, vomissements, complexes moteurs migrants, réflexes entériques) que pour les sécrétions et la vascularisation. On retrouve en son sein une partie des neurotransmetteurs du SNC (sérotonine, acétylcholine, noradrénaline, GABA, etc.) notamment. Environ 95% de la sérotonine du corps est produite en son sein, ainsi qu’environ 50% de la dopamine. Ce, par nos petits soldats bactériens qui veillent à notre paix physique, cérébrale, mentale et psychique. Le SNE reçoit une innervation par des fibres orthosympathiques et parasympathiques qui forment l’innervation extrinsèque du système digestif. L’innervation parasympathique est principalement assurée par le nerf vague.

Des bactéries psychobiotiques

Les données sont toujours plus nombreuses pointant à quel point le microbiote contribue au fonctionnement normal du cerveau et à la régulation des humeurs, comme ont pu le démontrer une équipe de chercheurs de l’Institut Pasteur, de l’Inserm et du CNRS5. Ils ont mis en évidence, dans un modèle animal, comment une modification du microbiote intestinal, engendrée par un stress chronique, peut être à l’origine d’un état dépressif, notamment en provoquant un effondrement de métabolites lipidiques dans le sang et le cerveau : les endocannabinoïdes endogènes (ou endocannabinoïdes). La baisse de ces derniers se traduit par un profond défaut de fonctionnement du système de communication dérivé de ces mêmes métabolites. Les chercheurs ont découvert que lorsque les endocannabinoïdes n’étaient plus présents dans l’hippocampe, une région clé du cerveau qui participe à la formation de nos souvenirs et des émotions, un état dépressif survenait. Le simple transfert du microbiote d’un animal présentant des troubles de l’humeur à un animal en bonne santé, a induit des modifications biochimiques et conféré des comportements synonymes d’un état dépressif chez ce dernier. Les chercheurs ont identifié certaines espèces bactériennes fortement diminuées chez les animaux présentant des troubles de l’humeur, et ils ont pu restaurer, à l’aide d’un traitement oral avec ces mêmes bactéries, un niveau normal de ces dérivés lipidiques et donc traiter l’état dépressif. Ces bactéries « antidépresseur » ont pour petit nom « psychobiotiques ». 

L’inflammation chronique et l’activation du système immunitaire apparaissent comme déterminantes dans le développement et la progression de la maladie, en perturbant le métabolisme d’un acide aminé essentiel à partir duquel la sérotonine est synthétisée : le L-tryptophane (Trp). L’inflammation périphérique favoriserait la libération d’une enzyme (IDO) dégradant le Trp par différentes cellules du système immunitaire (macrophages, lymphocytes, cellules dendritiques : cellules présentatrices d’antigènes responsables du déclenchement d’une réponse immune adaptative), ce qui conduirait à une réduction de la synthèse de sérotonine. D’ailleurs, des essais cliniques ont pu montrer l’amélioration des symptômes dépressifs après traitement anti-inflammatoire6.

L’IDO (l’indoléamine 2, 3-dioxygénase) est une enzyme un peu particulière. Exprimée par différents types cellulaires et en particulier les macrophages, elle est présente en plus grande quantité et elle est plus active chez les personnes présentant des maladies cardiovasculaires, et son élévation est corrélée à un mauvais pronostic pour les patients. Son expression augmente en cas d’inflammation, une réaction immunitaire notamment associée à l’obésité. Cette enzyme se trouve ainsi surexprimée chez les personnes atteintes d’obésité, de diabète ou encore d’hypercholestérolémie. En situation normale, elle participe aux fonctions biologiques en dégradant le tryptophane, ou encore en régulant des populations de lymphocytes T. Mais lorsqu’elle est surexprimée, elle précipite la survenue de troubles métaboliques : obésité ou encore diabète. Les chercheurs ont constaté que l’enzyme, présente en trop grande quantité, dégradait davantage le tryptophane dans les intestins. Or en conditions normales, cet acide aminé est utilisé par les bactéries locales pour la production de dérivés indoles, des régulateurs de l’inflammation. Les auteurs ont trouvé une corrélation directe entre un déficit en dérivés indoles et la survenue de l’obésité. Un événement par ailleurs associé à une modification de la flore intestinale, en particulier une modification du rapport Firmicutes/Bacteroïdes. Un transfert de flore fécale d’une souris chez qui l’IDO a été inactivée vers une souris « normale » gavée, protège cette dernière de l’obésité7.

Ainsi, force est de constater que nos petites bactéries intestinales se retrouvent toujours au cœur du problème, et donc des solutions pour y remédier. Le cerveau pense de travers parce les bactéries sont en désordre, ne pouvant assurer non plus leur rôle de production de neuromédiateurs tels que le GABA, la sérotonine (ou 5-HT) - le neurotransmetteur du bien-être -, fabriquée à partir à partir du tryptophane. Ce qui bouleverse de fait la réponse au stress dans le cerveau du déprimé.

Lors d’un stress chronique, le cortisol, l’hormone du stress qui a un effet anti-inflammatoire en temps « normal », est sécrété en excès. Ce phénomène neurotoxique peut favoriser une désorganisation, voire une dégénérescence neuronale dans l’hippocampe. Cette augmentation de cortisol a également un effet inhibiteur sur le production du BDNF : facteur essentiel à la prolifération, la différenciation et la survie des neurones. Sa sécrétion est sous l’influence de la balance entre glutamate (neurotransmetteur excitateur le plus répandu dans le SNC) et le GABA (principal neurotransmetteur inhibiteur). Le déséquilibre de la balance glutamate/GABA serait à l’origine d’une altération de la neuroplasticité chez le patient déprimé, avec une incapacité par rapport aux personnes non malades à former de nouveaux neurones, notamment au niveau de l’hippocampe.

Le stress, qui plus est, augmente la perméabilité intestinale et favorise le passage de fragments de bactéries dans la sous-muqueuse. Un phénomène inflammatoire que j’ai pu aborder avec vous dans plusieurs articles.

Il a été associé à la dépression, une diminution de différentes espèces bactériennes : Faecalibacterium, Bifidobacterium et Lactobacillus, ainsi qu’une faible présence ou une absence d’Akkermansia, et une augmentation d’Alistipes et Entérobactérie.

Le cerveau, un deuxième intestin ?

Ainsi, notre microbiote gouverne notre cerveau, pour reprendre Denis Riché. Dans son livre "Comment le microbiote gouverne notre cerveau", au sous-titre très parlant : Le cerveau, un deuxième intestin, il nous explique que d’un point de vue fonctionnel, le cerveau et son fonctionnement harmonieux sont sous l’influence de l’intestin. Cette vision physiologique amène à voir le cerveau comme un « deuxième intestin ». Ce qui change tout. Et finalement, il n’ y a rien d’étonnant à ce que tout commence dans le ventre puisque, comme le souligne Denis Riché, nous savons, depuis une dizaine d’années, que le monde bactérien de la mère va conditionner et influencer le développement neuronal de l’enfant. De récents travaux soulignent l’importance extrême du microbiote maternel vis-à-vis du bon déroulement du développement cérébral. Et d’insister : sans une microflore équilibrée, nulle possibilité de disposer d’un cerveau performant, comme l’ont montré des études menées sur des souris élevées dans une bulle, qui garderont des aptitudes cognitives très restreintes.

Il ne fait donc plus aucun doute qu’il est fondamental de maintenir un bon microbiote, en eubiose, avec une alimentation, saine, variée et diversifiée, donnant la part belle aux oméga-3, aux pré et aux probiotiques, qui nourriront à plein nos petits soldat bactériens de la paix physique, cérébrale, mentale et psychique. Cela s’adresse à vous aussi futures mamans, comme vous avez pu le voir. Car tout commence dès la période fœtale…

Marion Kaplan et Myriam Marino


Notes

1 – Les perturbateurs endocriniens affectent le système hormonal et ont une incidence directe sur le développement cérébral

2 - Les métaux lourds sont neurotoxiques car ils prennent la place des atomes de fer au niveau des cytochromes oxydases des mitochondries, ce qui a pour conséquence une perte insidieuse d’énergie. Le mercure qui se trouve dans les amalgames dentaires, l’air, les poissons de mer, l’aluminium dans les instruments de cuisine, le plomb dans les canalisations d’arrivée d’eau, les peintures, les jouets. Il existe une synergie neurotoxique entre le mercure et le plomb.

3 - OMS, Dépression, 30 janvier 2020

4 - Dépression : Mieux la comprendre pour la guérir durablement, dossier Inserm

5 - Le microbiote intestinal participe au fonctionnement du cerveau et à la régulation des humeurs, Inserm, 9 décembre 2020. Étude : Chevalier G. , et al (2020) : Effect of gut microbiota on depressive-like behavior in mice is mediated by the endocannabinoid system, Nature Communications, Grégoire Chevalier et al., 11 décembre 2020 et Siopi et al. (2020)

6 – op. cit. 4

7 - IDO : une nouvelle cible thérapeutique dans le syndrome métabolique, Inserm

- Comment le microbiote gouverne notre cerveau de Denis Riché éditions Deboeck supérieur


6 / 05 / 2021